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Linux : l'histoire du système d'exploitation que vous utilisez sans le savoir

Par Suzie Divine

Relu par Patrick Timo

M.Sc.

23 août 2026 10 min de lecture
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Linux : l'histoire du système d'exploitation que vous utilisez sans le savoir
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Linux : le système d'exploitation que vous utilisez déjà sans le savoir

Si vous lisez ces lignes sur un téléphone Android, sachez que vous faites tourner Linux en ce moment même. Et le site que vous consultez est hébergé sur un serveur qui tourne, lui aussi, sous Linux. Pourtant, la plupart de ceux qui l'utilisent tous les jours n'ont jamais entendu ce nom.

Le 25 août 1991, un étudiant finlandais de 21 ans annonçait un projet personnel en précisant que c'était « juste un passe-temps », « rien de gros ni de professionnel ». Trente-cinq ans plus tard, ce passe-temps équipe des milliards d'appareils. Dans cet article : qu'est-ce que Linux exactement, d'où vient-il, et pourquoi a-t-il conquis presque toutes les machines du monde, sauf les ordinateurs de bureau ?


Qu'est-ce que Linux, exactement ?

Commençons par lever la confusion la plus répandue, car elle explique la suite. Linux, au sens strict, n'est pas un système d'exploitation complet : c'est un noyau. Le noyau est la couche la plus profonde du logiciel, celle qui dialogue directement avec le matériel : processeur, mémoire, disque, écran. C'est lui qui décide quel programme s'exécute à quel moment.

Une image utile : le noyau est le moteur, pas la voiture. Pour obtenir un système utilisable, il faut lui ajouter une multitude de programmes : de quoi copier des fichiers, afficher des fenêtres, naviguer sur le web. Cet assemblage porte un nom : une distribution. Ubuntu, Debian ou Linux Mint en sont. Quand quelqu'un dit « j'ai installé Linux », il a installé une distribution.


D'où vient Linux ? Une brève histoire

Avant Linux : UNIX, l'ancêtre qu'il fallait payer (1969)

L'histoire commence vingt-deux ans plus tôt. En 1969, dans les laboratoires Bell aux États-Unis, Ken Thompson et Dennis Ritchie conçoivent UNIX. En 1973, ils en réécrivent le cœur dans un langage tout neuf, le C, que Ritchie venait de créer1. Décision décisive : jusque-là, un système était écrit pour une machine précise ; réécrit en C, UNIX devient portable, donc adaptable à d'autres ordinateurs.

UNIX s'impose dans les universités et introduit des idées qu'on retrouve partout aujourd'hui : les fichiers organisés en dossiers, la séparation entre utilisateurs. Mais il appartient à AT&T, qui en durcit les conditions : licences coûteuses, code source refermé. Les universités qui s'en servaient pour enseigner ne peuvent plus ni le montrer ni le modifier. C'est cette frustration qui va tout déclencher, deux fois, à dix ans d'intervalle.

Le projet GNU : un système libre… sans moteur (1983)

Première réaction, le 27 septembre 1983. Un informaticien du laboratoire d'intelligence artificielle du MIT, Richard Stallman, annonce qu'à partir de Thanksgiving il écrira un système entier compatible avec UNIX, que chacun pourra utiliser, étudier et modifier. Il le baptise GNU, acronyme facétieux de « GNU's Not Unix » (« GNU n'est pas Unix »)2.

Le projet avance bien : au début des années 1990, GNU dispose d'un compilateur réputé, d'un éditeur puissant et de presque tous les outils nécessaires. Presque. Car il manque la pièce la plus difficile : le noyau. Celui de GNU, appelé Hurd, s'enlise dans des choix techniques ambitieux et ne débouche pas.

En 1991, la situation est donc paradoxale : il existe une carrosserie libre presque terminée, et pas de moteur.

MINIX, le système qu'on n'avait pas le droit d'améliorer

Pendant ce temps, aux Pays-Bas, le professeur Andrew Tanenbaum écrit MINIX, un petit système inspiré d'UNIX, conçu pour l'enseignement : son code est volontairement simple, et les étudiants peuvent enfin voir comment un système fonctionne à l'intérieur. Mais sa licence le protège comme outil pédagogique : on peut le lire, pas le redistribuer librement modifié. Tanenbaum refuse d'ailleurs la plupart des améliorations proposées, pour que le système reste simple à enseigner. Parfaitement cohérent de sa part, et parfaitement frustrant pour un étudiant qui voudrait aller plus loin.

Un étudiant, un ordinateur neuf et un passe-temps (1991)

Cet étudiant existe : Linus Torvalds, 21 ans, en informatique à l'université d'Helsinki. Début 1991, il s'offre un ordinateur à processeur Intel 386 (un investissement considérable) et y installe MINIX.

Voici le détail le plus instructif : Torvalds n'a pas décidé un matin d'écrire un système d'exploitation. Il a d'abord écrit, pour comprendre son processeur, un programme minuscule qui faisait alterner deux tâches à l'écran : l'une écrivait des « A » en rafale, l'autre des « B ». Voir les A céder la place aux B, c'était voir la machine passer d'une tâche à l'autre. Il en a ensuite fait de quoi se connecter aux ordinateurs de son université depuis chez lui, pour lire les forums. Puis il a voulu télécharger des fichiers : il lui a fallu écrire de quoi lire et écrire sur le disque, puis gérer un système de fichiers, puis faire tourner plusieurs tâches à la fois3.

De proche en proche, son programme d'apprentissage était devenu un noyau. Personne ne se lève un matin en décidant d'écrire un système d'exploitation : on commence par résoudre un problème qu'on a sous la main.

Le message du 25 août 1991

Ce soir-là, à 20 h 57 GMT, Torvalds publie dans le groupe de discussion comp.os.minix le message resté le plus célèbre de l'histoire du logiciel libre. Le titre n'annonçait même rien : « Qu'aimeriez-vous voir le plus dans minix ? »4 :

« Bonjour à tous ceux qui utilisent minix — je suis en train de faire un système d'exploitation (gratuit) (juste un passe-temps, ça ne sera rien de gros ni de professionnel comme gnu) pour les clones AT 386(486). Ça mijote depuis avril et ça commence à être prêt. J'aimerais avoir des retours sur ce que les gens aiment ou détestent dans minix, parce que mon système lui ressemble un peu […]. »

Tout est dans les parenthèses. « Juste un passe-temps. » « Rien de gros ni de professionnel. » Quant au système « gros et professionnel » auquel il se comparait avec modestie, GNU, il n'a jamais terminé son propre noyau.

C'est cette date que l'on retient comme anniversaire de Linux, même si la première version publiée, numérotée 0.01, ne paraîtra que le 17 septembre 19915. Elle comptait 10 239 lignes de code, et Torvalds prévenait lui-même que ce n'était « pas un produit mature », publié surtout « pour être lu ». Le noyau d'aujourd'hui en compte plus de quarante millions.

Le choix qui a tout changé : la licence GPL (1992)

Au départ, Torvalds diffuse son noyau sous une licence maison qui interdit d'en tirer de l'argent. L'intention est bonne, l'effet est bloquant : aucune entreprise ne peut s'en servir, et sans entreprises, pas de pilotes ni de matériel pris en charge.

Dans les notes de la version 0.12, il annonce le changement en des termes très simples : « on m'a demandé plusieurs fois de le rendre compatible avec le copyleft GNU, en retirant la condition “vous ne pouvez pas le distribuer contre de l'argent” ». La bascule prend effet le 1er février 19926. Il a répété depuis que c'était la meilleure décision de toute son histoire. Cette licence garantit quatre libertés : utiliser le logiciel, étudier son fonctionnement, le modifier, le redistribuer7. Avec une condition, appelée copyleft, qui fait toute la différence : quiconque redistribue une version modifiée doit accorder à son tour les mêmes libertés.

Autrement dit, n'importe quelle entreprise peut prendre Linux, le vendre, l'adapter, en tirer des milliards, mais elle ne peut pas le refermer. C'est cette règle qui a permis à des sociétés concurrentes de travailler trente ans sur le même code sans qu'aucune puisse se l'approprier.

De la version 1.0 aux distributions (1994-2004)

En mars 1994 paraît la version 1.0 : environ 176 000 lignes de code, et un noyau enfin complet. Autour de lui se constituent les premières distributions, qui rendent Linux installable par des gens dont ce n'est pas le métier : Slackware et Debian en 1993, Red Hat à partir de 1994, puis Ubuntu en 2004.


Linux aujourd'hui : partout, sauf sur le bureau

Voici le paradoxe le plus frappant de cette histoire : Linux a gagné partout où l'utilisateur ne le voit pas, et perdu là où il le verrait.

Où tourne LinuxSa place
Les 500 supercalculateurs les plus puissants du mondeLa totalité8
Les serveurs web (dont celui de ce site)Environ 6 sur 109
Les téléphones, via AndroidEnviron 70 % du marché mondial
Box internet, téléviseurs, voitures, objets connectésOmniprésent
La Station spatiale internationalePrésent à bord
Les ordinateurs de bureauQuelques pour cent seulement

Le noyau lui-même10 est devenu l'un des projets les plus actifs jamais entrepris : des dizaines de millions de lignes, des milliers de contributeurs à chaque version, et des entreprises concurrentes qui écrivent ensemble le même logiciel parce qu'aucune n'a intérêt à ce qu'une autre le contrôle.


Et Android dans tout ça ?

Le lien est direct : le cœur d'Android est un noyau Linux modifié. Comme nous l'expliquions dans notre article sur l'histoire et l'architecture d'Android, c'est cette couche Linux qui, tout en bas de l'empilement, dialogue avec l'écran, le processeur et la batterie de votre téléphone. C'est aussi elle qui isole chaque application dans son « bac à sable », un mécanisme de sécurité hérité d'UNIX.

Autrement dit : chaque fois que vous déverrouillez un téléphone Android, vous démarrez un descendant direct du passe-temps annoncé le 25 août 1991. Une nuance toutefois : Android n'est pas une « distribution Linux » au sens habituel, car Google a conservé le noyau mais remplacé la quasi-totalité des outils GNU. Le moteur est le même ; la carrosserie a été redessinée.


Ubuntu : le fil qui relie Linux à l'Afrique

La distribution qui a le plus fait pour rendre Linux accessible au grand public s'appelle Ubuntu, lancée en 2004. Elle a été fondée et financée par Mark Shuttleworth, un entrepreneur sud-africain11.

Son nom n'a rien d'un hasard marketing : ubuntu est un mot des langues bantoues d'Afrique australe, qui désigne une philosophie résumée par la formule « je suis parce que nous sommes ». Le choix est remarquablement juste, car il décrit exactement le mode de production du logiciel libre : un système que personne ne possède, que des milliers d'inconnus améliorent chacun pour ses propres besoins, et dont tout le monde hérite.

Cette histoire a une portée très concrète chez nous. Un système libre fonctionne sur du matériel modeste, ne réclame aucune licence à payer, et son code peut être étudié par n'importe quel élève curieux. Pour équiper une salle informatique ou faire revivre des ordinateurs déclassés, ce n'est pas un détail idéologique : c'est une différence de budget.

Précisons au passage que « libre » ne veut pas dire « gratuit » : en anglais, free signifie les deux. Un logiciel libre se définit par les quatre libertés vues plus haut, pas par son prix. À l'inverse, quantité de logiciels gratuits ont un code fermé que personne ne peut inspecter.


En résumé

Linux n'est pas né d'un grand plan industriel ni d'un budget de recherche : c'est le projet personnel d'un étudiant de 21 ans qui voulait comprendre sa propre machine, annoncé avec des excuses sur un forum le 25 août 1991. Il a rencontré, exactement au bon moment, un projet libre auquel il ne manquait qu'un noyau, et une licence qui a empêché quiconque de refermer l'ensemble.

Trente-cinq ans plus tard, le résultat est le logiciel le plus déployé de l'histoire de l'informatique : la totalité des supercalculateurs, l'essentiel de l'internet, des milliards de téléphones. Et il n'appartient toujours à personne.

Dernière anecdote, révélatrice du personnage : en 2005, l'outil avec lequel des centaines de personnes coordonnaient le travail sur le noyau, BitKeeper, a cessé d'être gratuit du jour au lendemain. Plutôt que de payer ou de revenir en arrière, Torvalds s'est arrêté quelques jours pour en écrire un lui-même. Il l'a appelé Git12. C'est aujourd'hui l'outil qu'utilise, pour ranger son code, la quasi-totalité des développeurs de la planète. Le même homme, deux fois, en partant d'un problème qu'il avait sous la main.


Et vous ? Avez-vous déjà installé une distribution Linux (Ubuntu, Debian, Linux Mint) ? Ou découvrez-vous aujourd'hui que le téléphone dans votre poche en fait tourner une version depuis des années ? Racontez-nous en commentaire !

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